All of a Sudden est le film que Hamaguchi devait faire après Venise : la preuve que son instinct reste intact, même si sa discipline ne l'est pas toujours. ★★★☆☆
Ryusuke Hamaguchi All of a Sudden (Soudain) a été présenté le troisième jour de la compétition cannoise. Le postulat est tiré d'un livre de lettres échangées entre Makiko Miyano et Maho Isono. La première était une philosophe atteinte d'un cancer en phase terminale, la seconde, une anthropologue médicale. Hamaguchi, avec la co-scénariste Léa Le Dimna, a transposé l'histoire dans la banlieue parisienne, où Marie-Lou (Virginie Efira) dirige un établissement de soins pour personnes âgées. Elle y a mis en place une nouvelle approche coûteuse des soins appelée « Humanitude », qui met l'accent sur l'attention personnalisée pour chaque client. La méthode exige une longue formation du personnel et un respect strict d'un protocole commun. Le mécontentement récent de l'équipe soignante, qui la trouve trop contraignante, pourrait compromettre sa position.
L'irritation du personnel est compréhensible, car il semble que les promoteurs de la méthode, aussi bien intentionnés soient-ils, ne tiennent pas compte des problèmes pratiques qu'elle soulève, problèmes qui retombent largement sur le personnel. Elle est également coûteuse. Un jour, Marie-Lou rencontre Mari (Tao Okamoto), une metteuse en scène de théâtre japonaise diagnostiquée avec une maladie incurable. Le film retrace leur amitié sur l'ensemble de son arc, sans hâte (196 minutes).
All of a Sudden est tout sauf
Cette durée n'est pas entièrement justifiée. Il y a des passages où la patience caractéristique de Hamaguchi se heurte à des blocs de scènes de dialogues fades. La tendance n'est pas aussi désastreuse que dans Evil Does Not Exist, qui s'est tranquillement effondré sous une pile de réunions communautaires banales. Néanmoins, la durée aurait bénéficié d'un peu de raccourcissement. Il y a plusieurs moments forts, voire sublimes, dans All of a Sudden, mais ils sont entourés de trop de scènes pédestres qui n'ajoutent pas grand-chose, si ce n'est d'allonger la durée. L'humanité explorée devient un peu trop douce. Hamaguchi laisse son affection pour ces deux femmes adoucir des arêtes qui auraient pu rester vives.
Ce qui sauve le film de sa propre tendresse, et le sauve de manière décisive, ce sont ses deux actrices principales. Efira, qui s'est préparée pour le rôle en apprenant le japonais, confirme une fois de plus qu'elle est l'une des plus grandes actrices de sa génération. Son interprétation fait de Marie-Lou une sorte d'attention peu glamour et inconsciente : une femme pour qui le soin est moins une posture qu'un réflexe professionnel et moral. Okamoto est son égale et, à bien des égards, son contrepoids, projetant une autorité intellectuelle et une fragilité physique simultanément sans laisser l'une ou l'autre prendre le dessus.
Ensemble, ils génèrent une alchimie à l’écran qui semble authentiquement découverte plutôt que construite, chaque performance modifiant et éclairant l’autre de manière à s’accumuler lentement, puis, dans les meilleures scènes du film, à devenir presque d’une précision insoutenable. Qu’elles aient partagé le prix d’interprétation féminine à Cannes était attendu. Malgré le titre, rien ne se passe soudainement dans l’univers de Hamaguchi. Chaque fois que les deux ne sont pas à l’écran ensemble, le film perd de son emprise.
Le contraste avec La vie d’une femme de Charline Bourgois-Tacquet est frappant. Ce film plaçait deux femmes en son centre et parvenait à ne rien savoir d’elles, réduisant leur relation à des pions pour le désir de la réalisatrice d’imposer un rendez-vous gay entre les deux, au lieu de toute curiosité réelle quant à qui étaient ces personnes. Hamaguchi n’a pas un tel problème. Marie-Lou et Mari sont constituées comme des êtres pleinement séparés avant d’être constituées comme un couple, et le film gagne le poids émotionnel qu’il place sur leur lien précisément parce qu’il a fait le travail plus lent et moins glamour d’établir deux intériorités distinctes.
Le directeur de la photographie Alan Guichaoua filme la maison de retraite et ses environs sans sentimentalisme. Ce n’est pas Paris comme spectacle touristique, mais plutôt Paris comme périphérie : lumière des couloirs, routines de cuisine, jardins fatigués. La logique visuelle du film est celle d’une attention soutenue, la caméra s’attardant sur les visages un peu plus longtemps que la convention ne le permet, comme si regarder, calmement et sans ordre du jour, était en soi une forme de soin. Parfois, la photographie semble discrète à l’excès, empêchant le film d’atteindre son véritable potentiel.
Soudain est considérablement plus fort que Evil Does Not Exist, l’entrée à Venise dans laquelle Hamaguchi semblait assembler les composantes de son style sans l’intelligence animatrice qui rend ce style digne d’intérêt. S’il atteint les sommets de Drive My Car est une autre affaire : il ne le fait pas. Le film précédent avait une rigueur formelle qui donnait à ses accumulations émotionnelles un endroit où atterrir. Le cadre théâtral fournissait un environnement dans lequel les longues scènes de dialogue servaient un but. Soudain est plus diffus, plus ouvertement sentimental, et occasionnellement content d’être émouvant là où il aurait pu creuser plus profondément.
